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Economie du savoir, économie du partage: pourquoi la possession des moyens de production n’est plus aussi importante

Philippe Silberzahn

J’écrivais la semaine dernière au sujet de l’économie du partage en essayant de montrer en quoi son avènement ne signifiait en rien la fin du capitalisme. L’argument que j’avançais était qu’à mon sens, la propriété des moyens de production n’est pas très importante dans le système capitaliste, alors qu’elle revêt une importance cruciale dans le marxisme par exemple. Cette confusion sur l’importance de la propriété du capital est une des erreurs que commet Thomas Piketty dans sa fameuse analyse des inégalités. Revenons sur cette question en développant un aspect important qui tient à l’évolution récente du système capitaliste, celui du développement du capital humain.

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Quand les Français déboursent pour rêver

Aujourd’hui, on peut absolument tout financer par crowdfunding, du projet le plus loufoque à la création d’une startup. Ce mode de levée de fonds est un incontournable pour une grande majorité d’entrepreneurs mais aussi de grands groupes. Quelques mois après l’arrivée de Kickstarter en France, Denis Jacquet, président de l’association Parrainer la Croissance, explique l’arrivée de ce géant américain du secteur.

AUTEUR
Denis Jacquet, serial-entrepreneur et Président de l’association Parrainer la Croissance, s’emploie, au quotidien à remettre entrepreneuriat au coeur de la société…


La France est en émoi. Un pionnier et géant américain de plus arrive en France, en espérant faire débourser aux Français ce que les gouvernements successifs ne leur ont pas encore confisqué. Mais au moins dans ce cas, on sait que l’on finance une ambition, un rêve, une passion. C’est plus excitant qu’un déficit, même à taux zéro. Pourtant notre pays n’a pas attendu l’oncle Sam pour susciter la passion des Français à « faire ensemble ». Sans intermédiaire. Le crowdfunding grimpe comme la température estivale. Nombre de bébés issus des éprouvettes du financement participatif sont bien présents dans l’écosystème, le chanteur Grégoire en tête. Kickstarter apportera-t-il quelque chose de neuf dans notre Gaule en crise ?


A chaque fois qu’un projet américain débarque sur les plages françaises, on se dit que les mauvais résistants, encore terrés dans nos multiples zones corporatistes, vont trembler un peu plus. Ceux qui rêvent d’un monde dans lequel l’Etat reste le dernier et ultime tiroir-caisse de la République, et qui souhaite surtout en matière de culture, rester le mécène en chef, en seront pour leurs frais. L’arrivée de ce géant made in Burger, va consolider cette vision, participative, libérale, démocratique. Dans une période de crise où le rêve semble interdit, se dire que la création est toujours possible et peut être financée, est rassurant.

Ce nouvel acteur du marché, va attirer un peu de lumière supplémentaire au monde entier, sur les projets français. Un peu d’attention d’un acteur international, là où les nôtres sont encore si hexagonaux. Une incitation supplémentaire pour nos entreprises à tenter elles aussi d’aller chatouiller d’autres contrées. Un acteur de plus sur un marché encore timide peut être à la fois une menace ou, au contraire, une opportunité pour se développer. L’avenir proche le dira. Le marché a toujours raison.

Pour les entrepreneurs, rien de nouveau sous le soleil.
Kickstarter finance les rêves mais pas le BFR (Besoin en Fond de Roulement), autrement dit les capitaux propres des entreprises. L’entrepreneur qui souhaite trouver ce que les banques lui refusent, ne trouvera pas en cette entreprise issue du royaume des startups, le Zorro de sa croissance, ni un zéro de plus à son capital. Ce n’est pas la vocation de Kickstarter.
La communication intensive liée à l’arrivée de ce nouveau joueur, permet de faire la publicité de ce secteur magnifique, un premier pas vers une économie libérale qui rime avec sociale et bienveillante. On pourra peut-être enfin réconcilier entrepreneuriat et passion, capitalisme et sociétal, libéralisme et solidarité.

C’est le début d’une nouvelle ère, qui nous fera respirer un nouvel air. Et des airs, ils en financent à la pelle. Près de 2 milliards financés sous cette forme aux USA par Kickstarter. Ces sommes font rêver. Cela me fait penser à ces années passées à Washington DC, quand un ami proche, patron de la formation et de la santé à la Banque mondiale, m’expliquait que la fondation Bill Gates avait investi plus d’argent que la Banque mondiale sur son secteur ! Le privé, l’initiative individuelle, prend le pas sur l’Etat et les intermédiaires. C’est un petit pas pour le financement et un grand pas vers la responsabilité. Cela signifie que le rêve d’un homme ou d’une femme peut devenir la passion d’un groupe. Qui dès lors le finance. C’est un changement colossal dans un pays comme le nôtre.

J’imagine un jour proche où les entreprises retiendront et fidéliseront leurs collaborateurs volages, en finançant leurs projets afin de les conforter dans leur volonté de donner du sens à leur quotidien. Tout est imaginable et reste à imaginer.

En conclusion, pas de révolution, mais une pièce de plus à l’évolution du marché. Pendant que le cinéma ressuscite les dinosaures, le digital chasse les nôtres !

Crédit Photo : © Rawpixel-Fotolia

Oubliez Airbnb : l’économie du partage va s’étendre bien au-delà

Sécurité, santé, énergie : le phénomène de l’économie collaborative va encore grandir, selon un expert du secteur invité à la conférence Le Web.

Extension du domainde de l'économie collaborative, présentée ici en ruches, par Jeremiah Owjang Crowd Companies
Extension du domainde de l’économie collaborative, présentée ici en ruches, par Jeremiah Owjang Crowd Companies

Airbnb, qui a révolutionné l’hébergement, approche le million d' »hôtes » (640.000, au dernier décompte) louant leur appartement.

La bête noire des taxis, l’application Uber, qui permet à tout le monde de devenir chauffeur, est valorisée 40 milliards de dollars. Les plateformes de financement participatif (« crowdfunding »), comme KissKissBank, explosent.

« Pourtant, vous n’avez encore rien vu », lanceJeremiah Owyang, à l’ouverture de la conférence sur l’innovation Le Web. « 2015 sera l’année de la foule. »

Pour ce gourou de l’économie du partage, ou plus précisément « collaborative », de nouveaux acteurs vont bouleverser d’autres secteurs, plutôt inattendus :

  • Santé et bien-être. Des start-up comme Cohealo proposent aux hôpitaux de mutualiser et échanger certains équipements coûteux. D’autres proposent de partager des chambres.
  • Sécurité. Vous sortez de votre voiture, seul(e), la nuit, dans un quartier que vous ne connaissez pas ? La start-up Musketeer, sur le point de se lancer, propose qu’un « ange gardien »,  habitant dans les environs, vienne vous accompagner. Encore faut-il avoir confiance en votre ange gardien. Priez pour que les critères d’admission soient stricts.

Et encore :

  • Bannerman vous permet de « louer » des gardes du corps comme une voiture.
  • Un premier rendez-vous avec un inconnu ? Kitestring vous permet d’alerter votre entourage si vous ne rentrez pas. Sympa.
  • Transport. L’application Shipster s’attaque au secteur de DHL pour livrer n’importe quel colis en quelques minutes. Friendshippr va plus loin : votre réseau élargi transporte et vous livre des colis de l’autre bout du monde.  Des « mules », mais légales. Encore un peu de place dans votre valise ? Pensez de suite à Pacmanz Air.
  • Logistique. Et si votre voisin faisait vos courses ? C’est le principe d’Instacart, une sorte d’Uber de supermarché, qui serait sur le point d’être valorisé 2 milliards de dollars.
  • Stockage. Votre cave n’est pas pleine à craquer ? Votre garage est vide ? Bravo. Pourquoi ne pas louer une partie de cet espace à votre entourage ? C’est le principe de ShareMyStorage.
  • Entreprises. De la gestion des ressources humaines aux services généraux, de nouveaux services apparaissent. WarpIt  vous permet de refiler vos paquets de stylos ou de cartouches d’imprimante à l’entreprise d’à côté.
  • Télécommunications. Partager son wifi ? Des start-ups se lancent sur le créneau. Après tout, si on partage déjà son canapé…
  • Energie. Les Néerlandais de Vandebron proposent d’acheter directement votre électricité au producteur (l’éolienne dans le champ du voisin), sans passer par un énergiticen.
  • Villes. Pour les municipalités, échanger des équipements comme des bulldozers ou tractopelles, avec Munirent.
  • Enseignement. Après les cours en ligne, des plateformes comme SkillShare permettent de partager votre savoir-faire dans des domaines très particuliers, comme la découpe de viande, l’illustration de livres, ou le marketing.

En 2014, le secteur de l’économie collaborative a levé 8 milliards de dollars. Combien en 2015 ?

L’innovation frugale appliquée aux entreprises

Installé à Palo Alto, dans la Silicon Valley, Navi Radjou est conseiller en innovation et chroniqueur à la Harvard Business Review. Son premier livre, L’Innovation jugaad, est devenu un best-seller. Il publie un second volet consacré cette fois à l’innovation frugale*, ou comment les entreprises peuvent s’appuyer sur des tendances sociales – consommation collaborative, économie circulaire, mouvement des « Makers » – pour produire mieux dans un contexte de crise économique et environnementale. Interview.

Comment êtes-vous passé de l’innovation « jugaad« , inspirée de la débrouillardise des pays émergents, au concept plus global d’économie « frugale »?

Mon livre sur l’innovation jugaad célébrait l’ingéniosité des petits entrepreneurs du Sud, capables de créer des solutions abordables et durables avec très peu de ressources. Dans ce nouvel opus, on commence à identifier dans les pays industrialisés un contexte socio-économique qui s’apparente étrangement à celui des émergents. Il y a chez les consommateurs confrontés à la crise économique une quête de valeur, l’envie de faire mieux avec moins. Cette pression des clients crée un marché pour des solutions frugales. Les acteurs de l’économie du partage y répondent déjà. On a eu envie de dire aux entreprises françaises, PME comme grands groupes, que si elles ne réinventaient pas leur façon d’opérer, elles allaient se faire avaler par des start-up, voire des consommateurs qui commencent à s’organiser entre eux.

Comment mettre en place cette démarche?

D’abord, il faut simplifier au maximum les produits et les services. Plus un produit est complexe, plus il nécessite des ressources pour le développer. Les entreprises doivent passer du temps à identifier les besoins des clients pour y répondre de manière précise, et non plus « se faire plaisir » avec de la technologie pour de la technologie. Il faut savoir rester modeste dans son offre. Un autre levier, c’est la flexibilité. Le temps est une ressource rare. L’internet des objets permet aujourd’hui de mieux utiliser les actifs en réduisant l’inefficacité et la consommation énergétique des chaînes de production. La ressource humaine aussi doit devenir plus agile. Une façon de devenir frugal, c’est de donner plus de pouvoir aux salariés. Les leaders pensent souvent qu’ils sont payés pour faire toujours plus. Le leadership frugal, c’est réfléchir à avoir plus d’effet dans l’entreprise en en faisant moins, c’est à dire en rendant les salariés plus autonomes pour libérer leur créativité. Les entreprises doivent enfin adopter les principes de l’économie circulaire, avec des produits conçus pour utiliser moins de ressources naturelles tarissables, et capables d’être décomposés et réutilisés à la fin de leur cycle de vie.

Votre livre s’appuie surtout sur des exemples de grands groupes, comme Renault. Comment la frugalité peut-elle profiter aux PME?

Ma première suggestion serait d’appliquer les principes de l’économie du partage au domaine du B to B. Est-ce que les petites entreprises ne pourraient pas mutualiser leurs achats? Le pouvoir de la communauté a fait ses preuves chez les particuliers. Dix PME ont plus de force en termes d’achats ou de ventes qu’une seule. Les chefs d’entreprise peuvent faire des gains en matière d’approvisionnement. Je les encourage beaucoup à se structurer en réseaux. Les PME peuvent aussi trouver des formes de symbiose industrielle, en imbriquant leurs chaînes de valeurs: les déchets des uns deviennent les ressources des autres, pour que plus rien ne parte à la décharge. La bonne nouvelle pour elles, c’est enfin que le coût de l’innovation baisse considérablement dans une approche frugale. Avec des composants électroniques open source tels Arduino, des plateformes comme des fablabs et le développement du financement participatif, l’innovation n’est plus si onéreuse qu’avant. C’est cela la frugalité: faire mieux, plus vite et moins cher.

La frugalité semble née de la crise. Qu’en restera-t-il si l’économie repart?

Je pense qu’elle est une réponse à des besoins sociaux-culturels de long terme et à un changement profond de valeurs. Une part non-négligeable des consommateurs français se déclare déjà adeptes de la frugalité volontaire [d’après une étude du Crédoc, NDLR] ou de ce que Pierre Rabhi appelle la « sobriété heureuse ». C’est une donnée importante parce que la frugalité n’avait jusque-là jamais été considérée comme une vertu, plutôt comme une déprivation. Aujourd’hui, des clients la choisissent. Quand ils louent un logement sur AirBnb, ils cherchent aussi une expérience sociale. La tendance transcende le courtermisme économique. C’est pour cela que je pense que, même si l’économie redémarre, la frugalité répondra toujours à cette quête de sens. Les marques doivent adopter l’innovation frugale non seulement pour réduire leurs coûts, mais pour rester pertinentes aux yeux des consommateurs et des employés.

* L’innovation frugale, comment faire mieux avec moins, Navi Radjou et Jaideep Prabhu, Diateino, mars 2014.