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Êtes-vous en bore out?

“Comment ça tu t’ennuies au travail ? Mais tu as de la chance, profites en, apprends une autre langue, fais des formations en ligne…” Cette discussion vous semble familière ? Elle a provoqué en vous encore plus de solitude et le sentiment d’être incompris(e) ? Vous vivez peut être un épisode de bore out, cet ennui au travail qui vire à la dépression puisque la sous-utilisation de vos capacités intellectuelles vous amène à vous sentir inutile, et à déprécier anormalement votre ego.

Ce phénomène du “bore out”, syndrome d’épuisement professionnel par l’ennui, cause inverse du burn out mais avec les mêmes conséquences, a été clairement mis en évidence en 2007 par deux consultants suisses, Peter Werder et Philippe Rothlin, et commence péniblement à rejoindre la cour des risques psychosociaux.

Quelles sont les causes du bore out ?

Il y a potentiellement plusieurs situations qui peuvent mener au bore out.

– L’activité liée à la fonction peut être en soi ennuyeuse et lassante, comme par exemple un vigile qui doit être constamment attentif aux allers et venues devant un bâtiment et auquel personne ne prête attention.

– Le deuxième cas possible est la surqualification pour un emploi. Le risque doit être pris en compte dès le recrutement car le problème vient souvent d’un écart entre une fiche de poste très théorique dont les missions ont été surévaluées, et la réalité du terrain. Dans ce cas on embauche des personnes à potentiel mais qui ne correspondent pas au besoin réel. “Qui peut le plus, peut le moins” certes mais qui peut plus et doit faire moins va probablement se retrouver confronté (e) à l’ennui et si la situation n’est pas identifiée, elle pourrait même empirer et mener à une situation de bore out. Dans le même ordre d’idée, la mise au placard, c’est-à-dire lorsqu’après une réorganisation un collaborateur se retrouve sans responsabilité voire même sans équipe, peut également avoir pour conséquence le bore out.

– Enfin, dans certains secteurs d’activité, il y a un réel manque de travail. En 2005, une étude menée aux États Unis en interrogeant 10.000 actifs révèle qu’un salarié passe en moyenne deux heures par jour sur des tâches sans rapport avec sa fonction; un tiers d’entre eux évoque comme explication l’absence de tâches attribuées. Les secteurs concernés sont le secteur tertiaire et l’administration publique.

On se rappelle du livre “Absolument dé-bor-dée” de la fonctionnaire connue sous son nom de plume Zoé Shepard, qui avait révélé le fonctionnement de l’administration en pointant du doigt notamment la vacuité du quotidien. Extrait : “Je passe mes trois heures de travail hebdomadaire à pipeauter des notes administratives, bidouiller de vagues rapports, jouer les GO pour délégations étrangères et hocher la tête en réunion. L’essentiel est de réussir à gaspiller son temps en prenant un air important”.

A grands maux grandes responsabilités

Les conséquences du bore out sont les mêmes que dans le cas du burn out : arrêt maladie, traitement adapté, et sont lourdes pour l’entreprise. L’enjeu concerne le manque de reconnaissance de cette nouvelle pathologie du travail. S’ennuyer ? A l’heure où l’on dépasse les 10% de chômage et où l’on a de la chance d’avoir un job et d’être payé ? Comment est-ce possible ? Les a priori sont nombreux ainsi que les jugements, mais le bore out n’est pas de la paresse, bien au contraire; les paresseux ne veulent pas travailler (même s’ils ont du travail) alors que les victimes de bore out aimeraient travailler, mais on ne leur en donne pas la possibilité et la frustration qui en résulte les pousse à l’épuisement nerveux.

Comment éviter le bore out chez ses collaborateurs ? Avant d’arriver à cette situation risquée, il faut pouvoir se donner les moyens de l’identifier. Le manager a son rôle à jouer en étant à l’écoute des signaux faibles : perte d’intérêt, manque d’enthousiasme, apathie, recours excessif aux pauses, sensibilité émotionnelle. Si possible, les mesures nécessaires doivent être prises comme par exemple la réévaluation du poste ou bien la mobilité interne du collaborateur (nouvelles responsabilités). Dans tous les cas c’est bien l’entreprise qui est responsable et qui ne peut absolument pas laisser ses collaborateurs seuls face à cette situation, au risque de les voir payer le prix fort en termes de santé physique et psychologique, et d’employabilité à venir.

Bore-out: « Placardisé pendant quatre ans, j’ai fait une crise d’épilepsie au volant »

Au placard durant quatre ans, Frédéric était dans un déni total de son mal-être et a fini par faire un bore-out, l'une des sous-espèces du burn-out. (photo d'illustration)

Au placard durant quatre ans, Frédéric était dans un déni total de son mal-être et a fini par faire un bore-out, l’une des sous-espèces du burn-out. (photo d’illustration)

Un syndrome d’épuisement professionnel par l’ennui a bien failli coûter la vie à Frédéric, qui, licencié sans ménagement, se bat aujourd’hui pour que la responsabilité de son entreprise soit reconnue. Témoignage.

Placardisé pendant quatre ans, j’ai été la victime d’un syndrome d’épuisement professionnel le dimanche 16 mars 2014, à 21h50. Tandis que je revenais d’un week-end entre amis, j’ai fait une crise d’épilepsie au volant de ma voiture sur l’autoroute. Quelques jours plus tôt, j’avais vidé mon bureau. Depuis que le chiffre d’affaires de l’entreprise avait baissé considérablement (de 50%), nous avions plongé dans une ambiance pesante et délétère – espionnage, dénonciation, copie d’écran, etc. A une collègue étonnée de me voir jeter des dossiers, j’avais répondu, des sanglots dans la voix: « Qui te dit que je serai encore là lundi? » Une réponse prophétique.

« Bore-out confirmé »

A mon réveil à l’hôpital, le lendemain de mon accident, après un coma artificiel, je n’avais aucun souvenir. Il m’a fallu voir la vidéo, filmée par la caméra embarquée de mon véhicule de fonction, pour réaliser ce qui s’était passé. J’ai fondu en larmes. Soudain, j’ai fait le lien avec un épisode qui m’était arrivé six mois plus tôt: je m’étais réveillé avec la langue mordue à tel point que je ne pouvais plus manger, et du sang sur mes draps et dans ma salle de bains. J’avais l’impression d’avoir été victime de la drogue du violeur, car je ne me souvenais de rien. Il s’agissait en fait d’une première crise d’épilepsie.

« Bore-out confirmé ». C’est ce qu’a écrit en grosses lettres sur mon dossier le premier neurologue qui m’a reçu après mon accident. A l’époque, je n’avais jamais entendu parler de ce syndrome d’épuisement professionnel par l’ennui, l’une des formes du burn-out. D’après les chirurgiens, les neurologues et les psychiatres que j’ai ensuite consultés, ce syndrome épileptique ne peut se déclencher chez les adultes « sans un stress extérieur important ». J’ai pris ce diagnostic comme un coup de poing dans la gueule.

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J’avais passé des années dans un déni total, dans un mensonge sociétal où tout doit bien aller, où l’on ne s’accorde pas le droit d’être malheureux alors que des SDF sont en bas du bureau. Mon médecin de famille, qui me connaît depuis 23 ans, m’a engueulé: « Pourquoi tu ne m’en as pas parlé? » Mais je ne pouvais pas le dire aux autres: pour cela, j’aurais dû me l’avouer à moi-même. Je m’en veux aujourd’hui, car je n’ai pas voulu voir. Je pense que souffrir me permettait d’exister socialement. J’ai également cherché à protéger la société qui me nourrissait, dont le PDG était en plus le chantre de l’entreprise patriarcale.

Car quand tout allait encore bien, tout allait très bien. On appelait notre entreprise « l’île des Bisounours ». J’emmenais les enfants de mes collègues à leur cours de golf, je mangeais à la table de leurs parents, je m’occupais du chat. Une année, le Louvre avait même été privatisé pour notre dîner de Noël! Jusqu’aux difficultés de l’entreprise. Le collègue, l’ami, est alors devenu au fil du temps un ennemi… qu’il fallait détruire, par peur du chômage.

Séquelles à vie

Les séquelles du bore-out et de l’accident sont lourdes. En plus d’un traitement anti-épileptique à vie, j’ai perdu la capacité à marcher normalement, je souffre de vertiges, de tremblements et de pertes de mémoire, à tel point que j’ai dû me faire des fiches avec le nom de mes amis. Six mois après mon accident, j’étais toujours en arrêt maladie. J’ai alors été convoqué pour une rupture conventionnelle. Je ne me suis pas présenté à l’entretien, car je n’étais pas prêt psychologiquement à me retrouver face à mon patron. Les psychiatres m’avaient en outre déconseillé de contacter mes collègues, sous peine de mettre en péril mon rétablissement. C’est là que j’ai reçu une lettre de licenciement. Motif: désorganisation de l’entreprise par une absence prolongée.

J’étais dévasté. C’était, pour moi, comme abattre un homme à terre. Mon patron a refusé mon statut de victime. Pire, il n’a toujours pas annoncé mon licenciement (effectif en novembre 2014, 25 jours avant Noël) à mes anciens collègues. Comme si je n’existais plus. J’ai décidé de me battre et de porter l’affaire devant les prud’hommes pour obtenir réparation et l’annulation de mon licenciement. Désormais, je veux que la responsabilité de mon entreprise soit reconnue, et que la honte change de camp.

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Je sais aujourd’hui que je ne retrouverai jamais 100% de mes capacités de travail. Mais, pour mon prochain emploi, je chercherai des personnes à l’écoute, qui comprendront mes difficultés. Une relation plus saine que celle que j’ai pu vivre. Je m’intéresse désormais aux entreprises « libérées », avec moins de hiérarchie… pour enfin trouver le bonheur au travail.