7 pistes pour se rendre heureux

Arrêter de se gâcher la vie est le premier pas vers l’épanouissement personnel. Le psychiatre Christophe André nous propose un programme de désintoxication.

Psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris, Christophe André dirige une unité spécialisée dans le traitement de l’anxiété et des phobies. Enseignant invité dans différentes universités françaises et étrangères, il est l’auteur de nombreux articles scientifiques et d’ouvrages destinés au grand public, dont L’Estime de soi et La Force des émotions, avec François Lelord (Odile Jacob, 2001), et La Peur des autres, avec Patrick Légeron (Odile Jacob, 2000).

Réussir sa vie, c’est construire un édifice en trois dimensions : matérielle, relationnelle et émotionnelle. Autrement dit : atteindre ses objectifs, tout en préservant de bonnes relations et une bonne image, sans pour autant sacrifier son bien-être. Une réussite sociale qui nous laisserait malheureux n’est plus considérée par nos contemporains comme un idéal de vie réussie. Mais autant les dimensions matérielles et relationnelles obéissent à une certaine logique, autant la dimension émotionnelle d’une vie réussie, avec ses aspects inconscients (nos névroses) et biologiques (notre tempérament) s’avère plus difficile à contrôler.

Les êtres humains savent depuis toujours la difficulté immense à atteindre le bonheur. Aristote enseignait ainsi que « le sage n’aspire pas au plaisir, mais à l’absence de souffrance ». Plus près de nous, Jules Renard écrivait dans son “Journal” (Gallimard, 2001) : « Le bonheur, c’est le silence du malheur. » Comment, alors, ne pas se rendre malheureux ? Voici sept conseils, sept directions plutôt, qui représentent déjà tout un programme…

1) Prendre la décision d’aller bien

Lapalissade ? Pas si évident. Le philosophe Alain avait coutume de dire : « Il faut vouloir être heureux et y mettre du sien. Si l’on reste dans la position du spectateur impartial, laissant seulement entrée au bonheur et portes ouvertes, c’est la tristesse qui
entrera. » Il est toujours plus facile, moins coûteux en énergie psychologique, de se laisser aller au malheur. A l’inverse, faire durer le bien-être nécessite des efforts.

Pour expliquer cela, il y a d’abord des raisons personnelles : il existe des différences nettes entre les individus quant à leurs capacités à se sentir bien. Et des facteurs propres au genre humain : l’évolution semble avoir favorisé chez nous l’existence d’émotions négatives, dont la fonction est d’augmenter les chances de survie de l’espèce. La peur favorise la fuite ou le combat, la colère intimide les adversaires ou les rivaux, la tristesse attire la compassion, etc. Mais la nature, si elle a eu le souci de notre survie, n’a guère eu celui de notre qualité de vie. Le spectre des émotions et humeurs positives est beaucoup plus restreint, plus labile, et d’accès plus coûteux en termes d’énergie psychologique.

2) Ne pas laisser trop d’espace au sentiment de malheur

Si les émotions négatives sont occasionnelles, peu durables et perturbent moyennement notre quotidien, on peut attendre qu’elles disparaissent d’elles-mêmes. Mais flirter avec le malheur, valorisé notamment par le romantisme au XIXe siècle, comporte certains dangers que la psychologie commence à mieux étudier. Laisser libre cours à une émotion négative risque d’en prolonger la durée. On croyait auparavant à un certain effet cathartique : se plaindre permettait d’alléger sa souffrance, par exemple. Il semble que cela soit souvent l’inverse : la plainte répétée et sans réponse peut transformer en victime de la vie. Et le malheur se nourrit de lui-même : plus on s’y laisse aller, plus on en prolonge la durée. De plus, s’abandonner au sentiment de malheur va faire passer peu à peu d’une émotion négative ponctuelle – on se sent malheureux – à une vision négative durable – on a une vie malheureuse. Enfin, cela prépare le retour des émotions négatives ultérieures : le phénomène est bien connu dans la dépression, qui a une très forte tendance à la récidive, et il a été démontré en ce qui concerne l’humeur triste quotidienne.

3) Prendre soin de soi, surtout quand on ne va pas bien

Encore une évidence ? Oui, mais mille fois contredite par l’observation. La plupart des anxieux et des déprimés font exactement l’inverse. Plus ils vont mal, plus ils se maltraitent (en ne voyant plus leurs amis, en ne pratiquant plus leurs loisirs préférés…) et plus ils se maltraitent, plus ils vont mal.

Le cercle vicieux est alors enclenché. Faire des choses agréables lorsqu’on ne va pas bien ne relève pas de l’évidence, car on n’en a pas envie. Or, tous les travaux disponibles montrent qu’il faut réamorcer cette envie par des efforts initiaux (telle la remise en marche d’un moteur qui a calé). Et qu’il ne faut pas se tromper d’objectif : lorsque l’on va mal, le but des activités agréables n’est pas de nous rendre heureux, mais d’empêcher le mal-être de s’aggraver ou de s’installer.

4) Pas de perfectionnisme ni d’obsession du bien-être

Flaubert, en parlant du bonheur, écrivait : « As-tu réfléchi combien cet horrible mot a fait couler de larmes ? Sans ce mot-là, on dormirait plus tranquille et on vivrait à l’aise. » (in “Dictionnaire des idées reçues”, Maxi-Livres, 2001) Inutile de prendre le cher Gustave à la lettre, mais tout de même… La recherche du bien-être ne doit pas virer à l’obsession, et le droit au bonheur – inscrit par exemple dans la constitution américaine – ne doit pas se transformer en « devoir de bonheur », selon l’expression de l’écrivain Pascal Bruckner.

D’autant que le sentiment de malheur, qui fait partie de l’existence, peut parfois être utile, en nous faisant réfléchir ; ou nécessaire, en nous faisant ouvrir les yeux sur des réalités désagréables. Nous ne pouvons pas éviter sa rencontre, mais il est à notre portée d’en faire un bon usage.

5) Face aux soucis quotidiens, réfléchir, ne pas ruminer

L’étude du psychisme des anxieux montre qu’ils ont toujours des tracas en tête, mais que, paradoxalement, jamais ils ne les abordent efficacement : leurs ruminations ne leur apportent pas de solutions. C’est que la vocation du souci est d’être un signal d’alarme (attirer notre attention sur un problème) et non une façon de voir le monde ou de faire face à ses problèmes. Voilà pourquoi l’un des objectifs prioritaires des psychothérapies, notamment cognitives, est d’amener les personnes à considérer leurs malheurs comme des problèmes à résoudre et non comme des malédictions.

On utilise alors une démarche dite « socratique », qui consiste en un questionnement serré sur ces inquiétudes : qu’est-ce qui relève des faits et qu’est-ce qui relève de l’interprétation ou de l’anticipation ? Est-ce que continuer à me faire du souci m’apporte quelque chose ? Quel est mon scénario catastrophe ? Quelles sont les chances qu’il survienne dans ma vie ? Etc. Rude, mais instructif.

6) Ne pas nourrir d’émotions hostiles

Une grande part de notre malheur vient de la place exagérée que nous faisons aux émotions « hostiles ». Elles sont parfois intenses et tournées contre des personnes précises (rancœur, ressentiment, jalousie, etc.). Le plus souvent, elles prospèrent parce que nous privilégions notre besoin d’avoir raison (« Ils ont tort, ils doivent être punis ») à notre désir de nous sentir bien (« J’en suis la première victime, autant réfléchir à ce que je peux faire d’utile et passer à autre chose. »).

Dans d’autres cas, ces émotions négatives relèvent de l’irritabilité envers les défauts du genre humain, et font poser un regard critique ou cynique sur le monde et ses habitants : « Celle-là, si elle se croit belle… » Le manque de bienveillance est souvent preuve de mal-être, et toujours source de malheur. Philippe Delerm, l’écrivain des « plaisirs minuscules » (“La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules”, Gallimard, 2002), disait pour sa part avoir « choisi de vivre en amitié avec les choses de la terre ».

7) Savourer les moments de bien-être

La meilleure des armes contre le malheur, et la plus agréable à utiliser, c’est sans doute de profiter encore mieux des bons moments que nous offre l’existence. Savourer le bien-être lorsqu’il est là, l’intensifier, le densifier représente un très bon vaccin contre le sentiment de malheur. Vous n’éviterez peut-être pas la maladie, mais ce sera sous une forme atténuée ! Comme toujours, ce n’est pas si facile que cela en a l’air.

Le philosophe André Comte-Sponville parle très justement de toute la difficulté qu’il y a d’être « heureux quand tout va bien ». N’attendons pas l’adversité pour nous rappeler que la vie peut être belle et pour regretter de ne pas en avoir mieux profité… Nous voici revenus au plus ancien et vénérable des conseils de la philosophie, le bon vieux « carpe diem » (« Mets à profit le jour présent »).

Et si on remettait en cause la vie au bureau !

9 choses que j’ai apprises en travaillant depuis une île paradisiaque

 VIE DE BUREAU – J’ai la chance d’avoir un métier que je peux exercer partout, à condition d’avoir Internet. C’est sans doute pour cela que la décision de démissionner de mon confortable poste salarié, d’entasser l’intégralité de mes possessions terrestres dans un grenier et de partir faire un tour du monde, mon copain sous le bras, n’aura pas été si difficile à prendre. Ce que je n’avais toutefois pas prévu, c’était que pendant ces 16 mois passés à bourlinguer, je me retrouverai finalement à travailler régulièrement… et que j’aimerai ça.

Petit récapitulatif de ce que j’ai appris en bossant les doigts de pieds en éventail dans le sable:

  1. Aux yeux des autres, je suis une grosse feignasse… et ce n’est pas totalement faux. Mais au moins, je suis une feignasse qui a trouvé le bon filon. Il y a pire, je m’en remettrai.
  2. Il n’y pas que le travail dans la vie. C’est vrai. Mais le travail, c’est aussi ce qui te permet d’apprécier les moments de farniente et de garder contact avec la vraie vie (juste au cas où les déclarations d’impôts, demandes de cotisation retraite et autres factures d’assurances-maladie ne suffiraient pas comme rappel).
  3. Quand tu as le malheur de séjourner dans un pays où il fait (presque) toujours beau, tu perds automatiquement le droit de râler. Sachant que je suis française, de gauche de surcroît, vous imaginez bien mon désarroi… Mais j’ai dû me rendre à la triste évidence : personne ne s’apitoiera jamais sur ton sort si tu habites sur une île au soleil (c’est ce que j’appelle l' »effet palmier »). T’es fatiguée ? Oui bon ben tu peux toujours aller faire une sieste à la plage. T’as pas le moral ? De quoi tu te plains, tu vis sous les cocotiers. Tu t’es fait mordre par un baliste enragé en allant plonger ? Ouais mais bon, au moins, toi, t’as la mer pas loin. Im-pa-rable, je vous dis.
  4. Je suis une privilégiée : pouvoir voyager tout en gagnant sa vie, c’est le pied, je ne vais pas le nier. Mais je ne vais pas passer ma vie à m’excuser non plus… On oublie souvent le revers de la médaille : les destinations paradisiaques le sont généralement uniquement sur la carte postale – entre les coupures d’électricité, la mousson, les moustiques, l’absence d’eau chaude, d’ADSL, de bacon, de gruyère et de cinéma, je me suis plus d’une fois retrouvée à envier mes copains restés au bled, ces salauds.
  5. Je suis certes indépendante professionnellement parlant, mais aussi plus dépendante que jamais du dieu Internet. J’ai toujours un œil sur mon iPhone, que je glisse chaque soir religieusement sous mon oreiller, juste au cas où on m’enverrait du travail. Et quand soudain, je rencontre un problème de connexion, c’est le drame. C’est comme ça que je me suis retrouvée plus d’une fois à devoir me taper 45 minutes de bateau, mon ordinateur serré sur mon giron pour le protéger des vagues et mon œil hagard fixé sur ma montre, espérant arriver à la civilisation juste à temps pour tenir le délai fixé.
  6. J’ai définitivement abandonné l’idée d’être prise au sérieux par mes clients. Au cours de ce voyage, j’ai accumulé le pire best-of des excuses pourries (mais vraies) justifiant un retard par rapport au délai convenu : « un singe a grignoté le cordon de mon disque dur » (la version exotique du chien qui a mangé les devoirs de math), « j’ai (encore) la dengue et ai trop de perfusions dans les mains pour pouvoir taper sur mon clavier », « on doit passer deux jours barricadés dans la cave, le temps que le typhon passe » et le bon vieux classique indémodable « Internet déconne », une phrase qui résume à elle seule le mois terrible passé à Bornéo. Pas toujours facile de communiquer une image de pro, donc. Ma parade ? Ajouter en bas de mes e-mails : « Cordiales salutations de Charleville-Mézières ».
  7. Travailler à son rythme, c’est génial. Alors c’est vrai que question productivité, c’est pas forcément ça mais quel plaisir de pouvoir enfin profiter du moment de la journée où l’on est le plus alerte pour bosser (pour moi, entre 17h et 2h du matin, des horaires qui font tirer la gueule à la plupart des employeurs). Seul effet pervers : ta capacité d’attention se réduit rapidement à celle d’un poisson rouge sous bêta-bloquants – si je n’ai pas 57 onglets ouverts en même temps, c’est bien simple, je m’ennuie. Le risque sous-jacent : être perdue à jamais pour la vie en entreprise. « Comment ça, je ne peux pas bosser en culotte ? »
  8. L’isolement, ça rend parfois un peu tristoune (ou un peu dingo, par exemple quand on se surprend à parler avec son ordi) : plus de pauses café entre collègues, de séances potins sur cette grosse pétasse de Maryline du service compta et personne à qui demander comment ça marche déjà, la conjugaison des verbes pronominaux réfléchis (ou à qui raconter son week-end, bien sûr)…
  9. J’ai dû apprendre à vivre avec une mauvaise conscience permanente : quand tu rencontres des routards (les vrais, ceux qui ont une guitare, les pieds sales et ne mangent que des pâtes pour pouvoir s’acheter de la bière le soir), quand tu parles à tes parents (« No pressure mais tu comptes rentrer quand ? ») ou à tes potes qui sont restés au pays (« Bon ben super, vous allez rater notre mariage / le baptême du p’tit / l’exorcisme de la voisine ») mais aussi quand tu travailles (« Allez, lâche ton portable, t’es en vacances ! »). Le bon côté de la mauvaise conscience, cependant, c’est que ça te pousse à faire du bon boulot et à donner régulièrement des nouvelles, pour qu’on t’aime à nouveau…

Ce que j’espère retirer de cette expérience une fois que j’aurai réintégré le droit chemin, celui des tailleurs-pantalons et des réveils qui sonnent à 6h30 ? Sans doute une meilleure résistance au stress (et accessoirement, au bruit, aux interruptions et au pire mobilier de bureau existant), davantage de tolérance face aux caprices de la technologie (« Donc vous me dites qu’Internet marchera à nouveau dans 2h ? Ou demain ? Ou en 2017 au plus tard ? Bien bien… »), une capacité accrue à apprécier les petits conforts de la vie en Europe (douche chaude, j’écris ton nom…) et puis, qui sait, peut-être l’envie de repartir un jour ?

Les groupements d’employeurs en 5 questions clés

Quels sont les avantages des groupements d’employeurs pour une PME ? Quel est le coût de ces dispositifs ? A quoi faut-il faire attention ? Le point en 5 questions-clés

1 : Les groupements d’employeurs quèsaco?

Les premiers groupements d’employeurs (GE) sont nés au milieu des années 80 dans le secteur agricole. A l’époque, exploitants et industriels ont commencé à se regrouper pour « partager » des travailleurs saisonniers. Depuis, la formule s’est étendue à d’autres activités dans l’industrie ou les services. Il s’agit d’une relation triangulaire : un groupement qui met à disposition ses salariés au bénéfice exclusif de ses adhérents, entreprises utilisatrices. Les GE sont obligatoirement des associations à but non lucratif ou des coopératives. Selon l’UGEF (Union des groupements d’employeurs de France), on en compte environ 5.100 employant 35.500 salariés.

2 : A quoi servent-ils ?

Le premier intérêt est de permettre aux adhérents du GE de se « partager » des salariés. Ces derniers seront recrutés et rémunérés par le groupement auquel ils sont liés par un contrat de travail (CDI). Puis ils sont affectés généralement à deux entreprises utilisatrices de la même région, rarement plus de trois. Par exemple, un comptable va travailler trois jours par semaine dans une société A et les deux jours restant dans une société B. Ce partage peut aussi être saisonnier : un technicien va effectuer sa mission de septembre à février dans une entreprise A puis il sera à pied d’œuvre le reste de l’année dans une entreprise B. Les GE peuvent également servir de structure d’insertion et de qualification pour former des compétences que leurs adhérents peinent à trouver sur le marché du travail.

3 : Quels sont les avantages ?

Une modeste PME n’a pas forcément besoin d’un webmaster en permanence. Faire parti d’un groupement permettra donc de le «partager » avec une autre entreprise. Même principe pour un comptable, un « community manager » ou un responsable qualité: une PME s’offre une fonction qu’elle n’aurait pas eu les moyens de se payer toute seule. « Souvent, les entreprises qui adhèrent à ce système ont franchi un palier en termes d’effectifs ou de marchés : elles recherchent par exemple un responsable RH pour formaliser davantage la gestion du personnel ou un responsable qualité pour répondre aux cahiers des charges de clients grands comptes», explique Caroline Thieffry, directrice du groupement d’employeurs Helys qui rassemblent 80 entreprises dans la région de Rennes.
Rares sont les candidats très qualifiés attirés par des jobs à temps partiel. Mieux vaut donc se regrouper pour proposer à ces techniciens ou cadres très recherchés des postes à temps plein ou en 4/5ème répartis sur deux ou trois entreprises. « En signant des salariés en CDI à temps plein, nous avons en outre plus de chance de les fidéliser, considère Caroline Thieffry (Helys). Ils finissent par bien connaitre leurs employeurs et les méthodes internes. Ils sont donc plus efficaces que des intérimaires». D’autant que les salariés de groupement doivent en principe être traités comme les collaborateurs des entreprises utilisatrices. L’une d’elles propose par exemple un 13ème mois ? Le salarié du groupement en bénéficiera au prorata de son temps de travail.

4 : Combien ça coûte ?

Qui dit groupement d’employeurs dit un « léger surcoût » par rapport à un emploi à temps partiel que l’on aurait recruté en direct. C’est normal, il faut payer l’infrastructure du GE et son personnel qui va recruter, établir les fiches de paie, assurer la planification des mises à disposition, organiser des formations etc… « Si on a un raisonnement purement comptable, oui, le GE implique de payer plus, admet Cédric Ruellan à la tête de C2A, un groupement orienté agriculture de 210 employeurs dans le Sud-ouest. Mais si on regarde tous les coûts masqués liés à l’embauche en direct et le suivi d’un salarié à temps partiel classique, la formule est au final assez rentable».

5 : Et les inconvénients ?

Si les emplois partagés ne sont pas si nombreux en France, c’est que le dispositif n’est pas simple à mettre en œuvre. Pour constituer un poste à temps plein, le groupement doit trouver au moins deux entreprises proches l’une de l’autre géographiquement (mais non concurrentes) et qui acceptent de tomber d’accord sur les modalités du temps de partage. « Surtout, elles doivent dès le départ accepter d’échanger entre elles autour de leur collaborateur commun, souligne Isabelle Delaune Minard, co-dirigeante d’A2Com, une société de services informatiques de 50 personnes qui « partage » actuellement une chargée de communication et une webmaster. Ce travail de partage d’informations et de coordination va prendre du temps. Un prérequis pour que le système fonctionne». La confiance entre les entreprises utilisatrices est donc fondamentale. Mais rien n’empêche l’une d’elles d’embaucher un collaborateur partagé qui lui donne satisfaction. Pour ses ex partenaires, il faudra tout recommencer à zéro.

Le charisme peut-il renaître de ses cendres ?

PhenixWeb

Par nature, le charisme est éphémère et le leader charismatique voué à la disparition : telle est la prophétie formulée il y a un siècle par celui qui, le premier, conceptualisa le charisme : le sociologue allemand Max Weber. Cette prophétie en forme de tragédie résonne étrangement avec le destin de certains dirigeants charismatiques et nous permet de répondre à une question d’actualité qui tourmente bon nombre de leaders ayant connu la gloire : comment conserver, voire regagner son charisme ?

Grâce et disgrâces du leader charismatique

Les histoires de dirigeants ayant perdu du jour au lendemain leur charisme sont nombreuses : en France, le destin de Jean-Marie Messier illustre ces phénomènes de retournement où un dirigeant charismatique perd soudain son aura, passant du statut de nouveau prophète à celui de bouc émissaire, expulsé brutalement de la communauté des affaires, le tout dans une effervescence émotionnelle aussi forte que celle qui présida à son ascension. Quelques années plus tard, Jean-Marie Messier a tenté son retour, sans grand succès. Il est vrai qu’il n’est pas aisé de retrouver son charisme. Tous les dirigeants ne sont pas Steve Jobs, qui retrouva son charisme, 10 ans après avoir quitté Apple. Alors, pourquoi est-il si difficile de conserver et surtout de reconquérir son charisme ? Et surtout comment faire ?

Pour répondre, il nous faut d’abord rappeler ce qu’est le charisme. En Grec, Charisme signifie grâce divine : le leader charismatique est celui qui est touché par la grâce, ce virtuose, doué de multiples dons qui font de lui un être à part, capable de relever les plus grands défis. Les premières mentions du charisme sont religieuses : dans la bible (2ème Epitre aux corinthiens), Paul utilise le mot charisme au pluriel et au sens de dons spirituels. La prophétie, la glossolalie ou la capacité à faire des miracles distinguent ainsi les vrais des faux prophètes. Notre définition actuelle du charisme n’est pas si éloignée de son ancêtre: quand nous pensons aux leaders charismatiques, nous imaginons généralement des individus incroyablement doués, visionnaires, excellents orateurs et capables de choses incroyables.

A ce portrait, Max Weber ajoute deux caractéristiques qui permettent de comprendre le destin de ces leaders charismatiques et les alternances de grâce et de disgrâces qui les caractérisent.

Le charisme est une croyance

Pour Weber, le charisme n’est pas un ensemble de qualités individuelles mais la croyance d’un groupe d’individus dans les qualités extraordinaires d’un leader. Ici surgit toute la force et la fragilité du charisme : il n’est qu’une croyance, certes fervente et capable de nous faire déplacer des montagnes, mais fragile car purement subjective. Ainsi, il suffit qu’un évènement, même anodin, vienne contredire cette croyance, pour que d’un seul coup, le roi se retrouve nu, dépouillé des habits de lumière dont nous l’avions nous-même paré.

Le charisme est une révolution

A cette fragilité qui explique pourquoi certains leaders perdent brutalement leur charisme (ou plutôt la croyance dans leur charisme), s’ajoute une autre caractéristique liée à la fonction historique du charisme. En effet, pour Weber, le charisme est moins une qualité personnelle qu’une force historique de révolution. Pour le sociologue allemand, le leadership charismatique n’a qu’un but : faire tomber les ordres et les leaders en place quand ceux-ci ne satisfont plus les peuples. Voilà qui explique pourquoi tant de leaders charismatiques, de Steve Jobs à Xavier Niel, de Sheryl Sandberg à Simone Veil en passant par De Gaulle et Julian Assange, sont avant tout des figures de la subversion et de la remise en cause des traditions établies. Voilà qui explique également pourquoi nous voyons souvent surgir ces leaders dans des situations de crise et de renouveau.

La routinisation du charisme

Mais une fois la tradition balayée et le nouvel ordre établi, une fois sa fonction remplie et sa mission achevée, le leader charismatique perd sa raison d’exister. Dès lors, il s’ennuie et nous ennuie, nous, qui nous sommes épuisés à le suivre, l’adorer et lui offrir toute notre énergie. Que faire alors de lui ? Fragile, éphémère, le charisme est voué à disparaître ou à se transformer. C’est ce que Weber nomme « la routinisation du charisme ». En nous inspirant de ses travaux, nous pouvons identifier 3 scénarios et trois recommandations pour ces dirigeants charismatiques.

Le scénario de la disparition

Le premier scénario est celui de la disparition du dirigeant. Cette disparition peut-être involontaire : ceux qui croyaient en lui et sa prophétie se détournent lorsqu’ils découvrent qu’il n’est finalement pas cet homme capable de miracles. La croyance s’effondre. C’est l’histoire de Jean-Marie Messier, l’un des premiers P-DG français à avoir été destitué par son conseil d’administration. Mais le dirigeant charismatique peut aussi décider de quitter de lui-même l’entreprise, parce que la période d’institutionnalisation qui l’attend, il le sait, ne lui convient pas : c’est le cas de ces sérial entrepreneurs et de ces dirigeants de transition qui ne s’épanouissent que dans des épisodes de transformation intense, multipliant ainsi les épisodes charismatiques, échappant à la routine et continuant de vivre autant qu’il est possible sur le mode charismatique. Ce scénario nous inspire une première recommandation pour ceux qui souhaitent conserver leur charisme : repérez dès à présent quelle sera et où sera votre prochaine révolution.

Le scénario de la traditionalisation

Le second scénario est celui de la traditionalisation du charisme. C’est un scénario bien connu des entreprises familiales et de ceux qui les ont fondées. Puisqu’il n’est pas possible de conserver son charisme personnel, alors tentons de le transmettre. Pour ce faire, il faut d’abord transformer la vision et la personnalité du leader charismatique en une culture d’entreprises riches de valeurs, d’histoires et de rites. Parmi ces rites, celui de la désignation du successeur à travers des gestes, des mots et des symboles qui soutiennent l’idée d’une transmission possible du charisme. Ici, il sera plus aisé de croire au charisme du successeur désigné si le fondateur est devenu peu ou prou une figure quasi divinisée. Car le personnage charismatique, souvenez-vous, est celui touché par la grâce. Parfois, posséder le même nom que le fondateur suffit ; parfois, un peu plus de mise en scène autour de ce lien privilégié est requise. Quoiqu’il en soit, il faut montrer la filiation et convaincre de la transmission avec force de symboles. C’est la recommandation que nous pouvons faire à ces dirigeants qui choisissent de transmettre leur charisme. Franck Riboud est un bel exemple de ces héritiers à qui a été transmis le charisme du fondateur et qui ont su le pérenniser.

Le scénario de la rationalisation

Le dernier scénario est celui de la rationalisation organisationnelle : ici, le leader charismatique ne transmet pas son charisme à un autre leader, il façonne l’organisation de sorte que que celle-ci, même après que le dirigeant ait disparu, préserve et poursuive l’essence du projet charismatique. Dans ce contexte, la recommandation pour le dirigeant charismatique est de soigner sa vision et de vérifier que l’organisation possède un processus capable de garantir à long terme la mise en œuvre de celle-ci…jusqu’à ce qu’un jour, peut-être, un nouveau leader charismatique surgisse ! C’est l’histoire de Steve Jobs et d’Apple que nous reconnaissons tous.

Ces scénarios sur le devenir de ces révolutionnaires que sont les leaders charismatiques ne doivent pas nous faire oublier que le charisme n’est qu’un ressort du leadership parmi d’autres. Or l’entreprise a besoin de toutes les formes de leadership pour réussir. Si le charisme continue à juste titre de nous fasciner, il est sans doute temps d’ouvrir les yeux sur les autres styles de leader et de leadership.

Cinq idées reçues sur les réseaux sociaux

RezSocWeb

Après avoir largement tâtonné et essuyé les plâtres, les marques sont en train de trouver leur place sur les réseaux sociaux. Mais dans la tête de certains cadres, les préjugés ont la peau dure. Il est temps de tordre le cou à cinq idées reçues particulièrement répandues dans l’entreprise.

Idée reçue n°1 : « Les réseaux sociaux, c’est un effet de mode. J’en ai vu d’autres ! »

Selon l’observatoire de la confiance numérique de TNS Sofres, 75% des actifs sont présents sur les réseaux sociaux (Facebook, Linked in, Viadeo, Twitter). Le baromètre de confiance des médias montre quant à lui qu’Internet ne cesse de gagner la confiance des Français. A ce rythme, il se pourrait qu’Internet soit considéré, d’ici 10 ans, comme plus fiable que les médias traditionnels.

Indice de crédibilité par type de médias

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Cette confiance est majoritairement boostée par les réseaux sociaux : On est donc loin d’un effet de mode. En 2013, 3,3 millions de Français ont donné leur avis en ligne sur une marque, touchant ainsi chacun une centaine d’amis qui leur accordent un degré de confiance élevé. Ces outils sont portés par une tendance sociétale de fond marquée par une défiance vis-à-vis des institutions, une attraction pour les modèles collaboratifs et un besoin de transparence. Ce n’est pas un hasard si Facebook et Twitter ont servi de moteur aux révolutions arabes. Les réseaux sociaux, perçus comme plus directs et plus transparents, représentent pour une marque une opportunité formidable de créer avec ses clients et ses fans une relation qui était jusqu’alors impossible.

Idée reçue n°2 : « Le contenu ? On l’a, on va publier ce qu’il y a sur notre site »

Erreur : les usages et les attentes ne sont pas les mêmes sur un site online et sur les réseaux sociaux. Comme elles ne sont pas les mêmes pour un journal papier et sa version numérique.

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La première différence fondamentale réside dans le rapport aux marques, que les réseaux sociaux ont révolutionné. Le modèle de communication n’est plus descendant (comme pour une pub télé) ou bilatéral (comme dans un échange par mail ou par téléphone). Il est matriciel. Les utilisateurs échangent entre eux, avec les marques, et le tout publiquement.

La seconde différence porte sur le support. Les réseaux sociaux ont aujourd’hui un ADN mobile. En France, c’est plus de 65% des utilisateurs qui se connectent sur un smartphone. Cela implique que le contenu doit être adapté : plus court, viral et porteur de sens.

Idée reçue n°3 : « On va mettre ça sur le budget de la com’ »

Certaines entreprises de certains secteurs peuvent certes se permettre de faire de l’image sur ces outils. Prenons l’exemple Oasis : son incroyable stratégie sociale lui a permis en 2 ans de se hisser comme la troisième marque en France ayant le plus de fans sur Facebook après Coca Cola et Nutella.

Mais pour le transport, l’énergie, les médias… communiquer ne suffit pas : il faut apporter un service. « Quelles sont les attentes des clients ? » est l’unique question à se poser. Elle permettra alors de décider où placer le dispositif, et de fait où mettre le budget. Pour un acteur de la VPC, ce sera près des équipes logistiques, pour un transporteur ferroviaire, plutôt au service client. Quoi qu’il en soit, on ne peut plus déconnecter les fonctions commerciales, marketing et relation client de l’organisation social media interne.

Idée reçue n°4 : « Alors, ça nous rapporte combien de ventes ? »

N’en déplaise aux marketeurs, les réseaux sociaux ne sont pas le nouveau canal de vente qu’ils espéraient. Les exemples de vente directe sur les réseaux sociaux restent rares. Ils se sont néanmoins imposés comme un vecteur indispensable de la relation client.

Le dispositif d’Air France a notamment été distingué l’an dernier par un prix du meilleur service relation client d’Europe avec cet avis sans équivoque du jury : « Air France a compris que voyager était une véritable expérience émotionnelle, et s’efforce en permanence à faire de chaque voyage une expérience positive à travers ses médias sociaux ». Pour obtenir ce niveau de qualité, l’entreprise a mis la barre très haute : répondre en moins d’une heure, 24h/24 en 9 langues. Nul doute que cette force lui permet également de fonctionner comme amortisseur lorsqu’une crise secoue l’entreprise.

Idée reçue n°5 : « Super, on va fédérer nos fans ! »

Le mot « communauté » est utilisé à tort et à travers sur les réseaux sociaux. On définit une communauté comme un « ensemble de personnes unies par des liens d’intérêts, des habitudes communes, des opinions ou des caractères communs ». Les consommateurs d’une marque d’électroménager entrent-ils dans ce cadre-là ? Probablement pas.

En revanche, les marques peuvent tenter de s’appuyer sur la dynamique de groupe pour développer l’engagement, c’est-à-dire la proximité de chacun envers la marque. Pour cela, comme dans une relation humaine, c’est l’authenticité (tonalité proche et capacité à l’autocritique), l’exclusivité (contenu dédié) et la fréquence de contact (animation forte) qui feront naître le sentiment de reconnaissance et d’appartenance.

Les réseaux sociaux ont changé Internet en profondeur, et par extension le rapport de force entre les marques et leurs consommateurs. Ceux qui le comprennent aujourd’hui seront les plus solides demain !

Coupez court aux rumeurs et bruits de couloir

rumeur

Récemment, nous avons été interpellés par un collaborateur d’une grande entreprise dans le domaine des nouvelles technologies au sujet des rumeurs. Il nous a fait part des pratiques au sein de son entreprise. Le PDG de cette société défend une culture dans laquelle chacun peut s’exprimer ouvertement et avec respect. C’est pourquoi lors d’une session de « Questions & Answers » à laquelle participait l’ensemble du personnel, un salarié s’est permis de dire devant tout le monde :

« J’ai devant moi un certain nombre de mails qui montrent que l’un de nos dirigeants a abusé de son pouvoir, menacé et rabaissé un grand nombre de nos collaborateurs. Voici mes questions :

1) Etes-vous au courant de cette situation ?

2) Cela vous préoccupe-t-il ?

3) Qu’allez-vous faire ? »

Etonnant, non ? Auriez-vous pensé qu’un tel sujet puisse être abordé aussi ouvertement dans ce genre de forum et pensez-vous qu’il s’agisse d’une bonne pratique ? Si vous êtes sceptique, rassurez-vous nous sommes certainement nombreux à l’être. Même si nous nous trouvons dans une entreprise qui prône le dialogue, je ne pense pas qu’il s’agisse, en effet, de la meilleure manière de traiter ce genre de problème. Pourtant, cela est préférable à la propagation de rumeurs, bruits de couloir et autres ragots qui sont pratiques courantes pour ce cas de figure dans la plupart des sociétés.

Commençons par nous demander quel est l’intérêt de ces pratiques malsaines au sein d’une entreprise. Personne ne s’y adonnerait si cela ne répondait à un de leur besoin. En fait, rumeurs et ragots satisfont nos besoins informationnels, émotionnels et interpersonnels :

1. Ces discussions parallèles sont une source d’information précieuse pour ceux qui se méfient des circuits d’information formels. C’est aussi un moyen courant d’obtenir des renseignements sur le fonctionnement d’une organisation et ses hommes.

2. Il s’agit aussi d’un exutoire, une façon de libérer ses émotions en exprimant ses colères et frustrations.

3. C’est un moyen indirect de chercher des alliés dans des situations de désaccord pour s’attirer la sympathie de son entourage.

Les rumeurs sont donc un moyen efficace d’atteindre ces objectifs dans un système social défaillant. On les écoute et les propage lorsqu’on manque de compétences ou de confiance en soi. On s’y intéresse lorsqu’on doute des circuits d’information officiels car c’est plus facile de se tourner vers des collègues ou amis plutôt que des managers qui inspirent peu de confiance. Et surtout, on alimente les rumeurs quand on n’ose pas aborder les points directement avec les bonnes personnes.

Maintenant que nous comprenons mieux la raison d’être d’une rumeur, inspirons nous de l’entreprise dont nous parlions au départ pour voir comment elle traite ce mal chez elle pour faire de même dans notre entreprise si elle en souffre.

1. Ne soyons plus complices. La meilleure façon de couper court à des rumeurs est de ne plus les tolérer par un silence. Face à une rumeur, pour savoir ce qu’il en est, ayons le courage soit d’une part de poser directement la question aux personnes qui détiennent les réponses, soit d’autre part de challenger le bien-fondé de la rumeur. Faisons appel à notre sens des responsabilités et aidons les gens à l’origine de la rumeur à obtenir des réponses et maîtriser les histoires, analyses rapides, spéculations pessimistes et autres pensées qui nuisent au climat ambiant d’une entreprise.

2. Mettons à disposition des circuits alternatifs qui inspirent confiance. Moins on porte d’attention aux rumeurs, moins elles ont tendance à être nombreuses. Pour soutenir le partage d’opinions et une communication ouverte et respectueuse, cette entreprise a su mettre en place différentes solutions. La possibilité de poser n’importe quelle question lors d’un Q&A n’en est qu’un exemple. La mise en place d’un réseau social dans lequel tout le monde peut contribuer et partager ouvertement ses craintes, doutes ou inquiétudes en est un autre. Ainsi tous les collaborateurs sont encouragés à prendre la parole plutôt que d’imaginer des choses et les partager au travers de rumeurs.

3. Investissons dans le développement des compétences. Participer aux bruits de couloir est une forme d’incompétence acquise, une habitude contre-productive qui s’est développée du fait de l’influence sociale. Pour perdre cette habitude, remplaçons-la par un nouveau comportement vital. Dans l’entreprise citée en exemple, ce comportement a été identifié comme « Oser aborder ouvertement toutes préoccupations pour ne pas donner dans la rumeur et la politique. » Tout nouveau collaborateur participe dès son arrivée, a des sessions d’intégration à la culture de l’entreprise dans lesquelles il est amené à décrire ce qu’il déteste dans le monde du travail. Rumeurs et politiques arrivent régulièrement en tête des réponses. C’est alors le bon moment de faire prendre conscience à tout à chacun de son rôle pour que la culture souhaitée soit une réalité et développer leurs compétences pour tenir des conversations difficiles.

Pour finir, vous avez peut-être envie de connaitre la réponse du PDG. « Premièrement, je n’étais pas au courant de cette situation. Deuxièmement, cela me préoccupe au plus haut niveau. Troisièmement, pour décider de la suite à donner, j’ai besoin d’informations. Parlons-en. »

Le problème, ce ne sont pas les rumeurs. Les rumeurs ne sont que les symptômes d’un problème. Les symptômes disparaissent quand suffisamment de dirigeants ont la volonté d’y couper court, proposent des alternatives pour communiquer autrement, et rendent leurs équipes capables de dire ce qu’ils pensent dans une recherche de solution.

Les angoisses inavouées des dirigeants d’entreprise

peur

Face à l’instabilité de rigueur et le wagon sans fond des surprises en tous genres, les doutes émergent, l’anxiété remonte brutalement à la surface. Du fond de leurs bureaux, dans le cuir de leurs fauteuils, que nous confient les dirigeants ? Quatre angoisses majeures : avoir la capacité de répondre aux enjeux du futur que les autres ne voient pas, être suivis, se tenir prêt à tout, posséder une lucidité plus forte que la seule capacité à savoir réagir à l’instantanéité. Au total, une cinquantaine de craintes, le plus souvent liées à des menaces inconnues à ce jour, et dont ils ne voient pas d’entrée la face opportuniste.

Tel un immense rideau d’altocumulus annonciateurs d’orages, les menaces s’accumulent sur les bureaux des grands chefs. De la PME au groupe international, les confidences convergent vers un faisceau de contraintes qui fait masse. Déployez les paratonnerres, SVP ! Ça va chahuter sec.

Au premier rang des inquiétudes des dirigeants se trouve une sensation bien humaine, séculaire, consubstantielle à la force et la fragilité des êtres que nous sommes : « Serai-je capable de tenir la route ? »

En quoi consiste cette capacité-là ? De quels ingrédients se nourrit-elle ? D’abord, de la crainte d’être lent. La Fontaine serait-il en mesure d’écrire aujourd’hui  « Le lièvre et la tortue »? Pas si sûr. La vitesse et la variété des transformations en cours dépassent le temps incompressible à édifier sa propre résilience. Le manque d’idées originales complète le dispositif anxiogène. Auquel s’ajoutent une série de constats enregistrés aux divers niveaux de son organisation :

– la difficulté du passage à l’acte

– le manque de recul

– le trop plein de certitudes généré souvent pas la facilité à ne répéter que ce qui a marché hier

– l’affaiblissement du niveau de culture générale

– la non transmission ou la non compréhension de lignes conductrices claires

– l’habitude du secret

– la perte de la confiance en sa propre intuition

– l’insensibilité face aux clients

– le manque d’expérience sur le terrain (cas des dirigeants « parachutés »)

– et la peur de l’échec, qui n’a rien d’original, mais qui couronne toute cette catégorie d’alarmes liées à l’individu, à son caractère, à ses forces et faiblesses intrinsèques.

Viennent ensuite les peurs attachées à la solitude du coureur de fond ou celle du gardien de but au moment du pénalty. L’isolement ! Ce poison-là prolifère via quatre grandes rivières :

– le repli sectoriel: le dirigeant qui ne voit midi qu’à la porte de son secteur d’activité, alors que services et produits se mélangent résolument

– les silos techniques : l’expert et son jargon (esprit de chapelle)

– l’incompréhension complète du monde digital qui s’annonce

– l’avènement de conflits sévères inter générations, dont l’ampleur dépassera celle des années 60, pour atteindre des sommets d’incompréhension opérationnelles, ne serait-ce qu’au niveau du langage (les jeunes diplômés d’aujourd’hui n’avouent-ils pas eux-mêmes, déjà, leur difficultés à « comprendre » leurs propres petits frères ou petites sœurs, qui n’ont que trois ou cinq ans d’écart avec eux !).

Les dirigeants élargissent ces problèmes de communication au péril, non surévalué, de noyade dans le magma du Big Data. De quoi démotiver des régiments entiers de « plus de quarante ans ».

Dans cette catégorie-ci, le risque de dissémination de l’énergie renvoie à l’absence de projet collectif, comme si la recherche de nouvelles formes de consensus restait inaboutie. Car si l’économie collaborative fait la « Une » des journaux, elle n’a ni franchi le seuil d’une grande majorité d’organisations, ni convaincu leurs dirigeants.

En troisième lieu, nous citerons la peur qui tourne autour de la prise de risques. « Suis-je vraiment prêt à tout ? » Je pourrais faire le dos rond. Après tout, voilà bien un réflexe animal de protection devant l’agression ou une conjecture mauvaise. Mais combien de temps puis-je tenir ainsi, dans ces temps de crises structurelles ? Comme les réponses toutes faites, qui ne font plus illusion, nier l’évidence d’une rupture (technologique, sociétale, comportementale, scientifique,…) peut vous faire tomber de haut, et bien précipitamment. Gagner du temps ? La belle affaire ! Conséquence de notre soif grandissante de cohérence, les collaborateurs deviennent impitoyables devant le grand écart entre un discours « x » destiné à l’extérieur et des pratiques « y » pratiquées en interne à leur organisation. Pas de pitié pour les dirigeants. Et gare aux gadgets ! Le niveau d’exigence des collaborateurs rejoint celui des clients. Mieux vaudra assumer une seule et même « story » pour tous.

Et pour ce faire, rien ne vaut la « contextualisation ». Derrière ce mot barbare, une urgente priorité : se reconnecter avec le monde environnant, faire de son organisation le cœur d’un écosystème branché sur la vie réelle, les influences, les idées, les suggestions, les parti pris des uns et des autres. Quitte à modifier substantiellement sa chaîne de création de l’offre pour y intégrer le maximum de valeurs ajoutée externes. Un co-développement générateur d’appréhension car il brise le pouvoir de concentration de l’organisation. Mais le monde de demain valorisera avant tout le capital relationnel (l’aptitude à se connecter à la bonne personne, au non endroit, au bon moment), plutôt que le seul capital humain (QI + QE).

Enfin, pour conclure, une angoisse moins évidente, car moins visible que les trois précédentes : le manque de lucidité, ou l’absence de vision pour après-demain. L’immédiateté ressemble de nos jours à un piège à souris. Cette petite boite en carton, remplie de grains alléchants, dont on ne ressort pas vivant. Le manque de temps pris pour se projeter est mortel. 75 % de la croissance mondiale des dix prochaines années se fera dans 15 pays, tous émergents, de l’Indonésie au Mexique, en passant par les Philippines et le Nigéria. Comment passer délibérément à côté de cette évidence-là ? Comment oser penser que ces pays se contenteraient de répliquer nos modèles de consommation et de management ? Comment croire que nos marchés locaux se suffiront à eux-mêmes ? Le cloisonnement, voilà un autre danger, de même nature que le dos rond. Comment éviter le risque de rendre le « made in France » moins banal ? Comment dépasser nos mésententes (européennes, gauloises, familiales,…) pour mieux nous concentrer sur l’innovation et son déploiement ? Comment mieux préparer sa succession à la tête de son organisation ?  Comment ne plus oser faire confiance à son intuition, fruit de siècles de développements et de savoir-faire ? Comment en arriver à ne pas reconnaître et vivre avec un client toujours plus instable, exigeant, capricieux ?

La peur, ici, prend le visage d’un myope aux yeux tristes, qui n’aurait plus confiance en lui-même.

Voilà ce qui peuple les mauvais rêves de nos dirigeants. Et pourtant, quels sont les obstacles qui les empêcheraient de s’oxygéner l’esprit, de retrouver le sens du développement et le désir de projets partagés ? De sortir de ses références ordinaires, de tester en permanence de nouveaux espaces stratégiques, de renouer le contrat de confiance managérial dans l’entreprise ?

Des obstacles à cette oxygénation ? Il n’y en a pas. Ceux qui croient l’inverse souffrent de migraines causées par de funestes clôtures mentales, chimériques et mortifères. Quels obstacles ? Ne s’agirait-il pas plutôt de tremplins de toutes sortes, pour des sauts toujours plus élevés ?

Eloge de la confusion : et si nous arrêtions de simplifier les problèmes?

boiteweb

Tout manager cherche à aborder les problèmes de manière méthodique. De même, tout professeur, durant sa carrière professionnelle, applique, en élaborant son cours, les mêmes critères que ceux par lesquels il jugeait, étant étudiant, les enseignements qu’il suivait. Clarté, structure, précision, objectivité constituaient une liste magique au crible de laquelle étaient passés chaque mot, chaque plan, chaque illustration, qu’ils aient pour origine la voix du maître ou les supports de cours – polycopiés et autre « slides ».

Pourtant, nous sentons que ces efforts sont inadéquats, voire dangereux. Les signes qui en donnent la preuve sont multiples (au risque de se contredire, ces preuves n’étant-elles pas présentées comme claires et objectives ?). Les théories du chaos, décrivant les systèmes sensibles aux conditions initiales (autrement résumées par « l’effet papillon »), ne disent-elles pas notre incapacité à prévoir que le plus petit écart dans une mesure donnée peut avoir des conséquences immenses ensuite, ici ou ailleurs ? Et pourquoi existe-t-il si peu de travaux de recherche en management identifiant dans les entreprises lesdits systèmes, sinon par crainte d’en trouver ? Les sciences de gestion travaillent d’arrache-pied depuis près d’un siècle à inventer des systèmes d’anticipation couplés à des dispositifs de pilotage et pourtant, rien ne semble garantir la réussite des entreprises à traverser des perturbations dont on nous dit qu’elles font partie de cette crise dont on ne sort pas (ce qui remet en cause le fait même d’appeler cette situation crise).

Le vocabulaire même que le management manipule confirme la fragilité et l’ambiguïté des concepts utilisés. Prenons deux exemples bien différents dont le rôle est central dans le discours managérial actuel.

« Objectifs » : cette notion si familière aux entreprises traverse quotidiennement les organisations : on fixe des objectifs, on cherche à les atteindre, à les réaliser, à les respecter, les remplir, jusqu’à élaborer un management par objectif. Or, ce terme est d’une profonde ambiguïté : il fait, d’une part, référence à une mesure (les objectifs sont souvent mesurables) servant d’étalon à l’action efficace et, à ce titre, révèle et reflète la stratégie d’une organisation : atteindre 22% de part de marché, réduire les coûts de 7,7% ou déposer annuellement 2700 brevets. Et, dans le même temps, « objectif » désigne ce qui se distingue de « subjectif », ce qui ne dépend pas d’un point de vue, d’une perspective, qui appartient au domaine du nécessaire, devenant par là même indiscutable. Les « objectifs » sont  ainsi spécifiques à la stratégie de telle entreprise, décidés en toute connaissance de cause et de conséquence par les personnes qui en sont chargées, tout en étant nécessaires et indiscutables : cherchez l’erreur.

« Innovation » est un concept qu’il n’est nul besoin de présenter. Qu’il se manifeste dans des produits ou services dit « innovants », ou qu’il s’incarne dans un individu devenu innovateur, l’innovation sauvera le monde. Depuis Schumpeter, elle est supposée être ce levier capable de renverser les vieux systèmes pour bâtir un avenir toujours meilleur. Pourtant, au détour d’une émission de France Culture à laquelle était invité l’un des plus grands spécialistes du sujet, Bruno Latour, co-fondateur du Centre de Recherche en Innovation des Mines de Paris, nous l’avons entendu dire : « Le mot innovation ne veut pas dire grand chose. Ça veut simplement dire que les choses s’agitent et que comme elles s’agitent, elles prennent des configurations un peu différentes de l’habitude, et elles laissent des traces que l’habitude, la simple routine ne permet pas de voir». Innovation vitale ou terme qui ne veut pas dire grand-chose, que décider ?

Nous proposons de structurer (les vieux réflexes reviennent vite) nos réflexions à partir d’une citation de Jean Giono : « L’incroyable est notre puissance de mélange… cette part divine de nous-mêmes, toujours insoumise… et qui fait de nous l’expression du monde.» (Les vraies richesses, 1936).

Mélanger les choses et les concepts pour enrichir la réalité

Notre culture s’est construite sur cette question centrale du « qu’est-ce que c’est ? », « de quoi parle-t-on ? », en imposant que la réponse soit la plus pure, la plus claire possible : ceci, un ordinateur, cela, un pot de yaourt, un système d’information, une entreprise.

Pourtant, nous savons, nous sentons qu’à travers cet étiquetage, nous appauvrissons la réalité. Tout ce qui nous entoure est constitué de multiples dimensions, de mises en rapport, en relation qui hybrident, mélangent, métissent. Nous seulement les arts – musique, peinture, cinéma – créent de ces hybridations, de ces mélanges incessants, mais le marketing depuis longtemps s’est emparé de la puissance des formes mêlées (des jeux ludo-éducatifs aux alicaments en passant par les smartphones) sans parler des organisations qui se transversalisent, des lignes hiérarchiques qui se « pointillisent » et du middle manager dont la position flotte dans un espace (un milieu) souple.

L’exemple du marketing mérite qu’on s’attarde sur un cas spécifique : celui du smartphone. La dénomination « smart » exprime l’incapacité à saisir clairement ce qu’est cet objet, dont seule est soulignée la flexibilité, cette capacité à ajouter sans cesse de nouvelles fonctions, amplifiant sans limite des capacités d’adaptation à de nouveaux besoins (ici, comme lampe, là, comme GPS ou encore outil de conversion monétaire). Surtout, elle rappelle que l’intelligence se définit pluriellement (voir les multiples formes d’intelligence récemment découvertes) et se réalise, au bout du compte, non dans l’établissement d’une définition claire, mais dans notre capacité à relier les choses en situation (interlegere en latin), magnifiquement résumée par Montaigne : « Notre grand et glorieux chef d’œuvre, c’est vivre à propos ».

John Dewey affirmait en 1938 que « les hommes aiment à penser en termes de « ou bien – ou bien », entre lesquels ils ne reconnaissent aucune possibilité intermédiaire ». Nous aimons à espérer qu’un jour, nous suivrons le conseil de Deleuze :  « Il faut aller plus loin : faire que la rencontre avec les relations pénètre et corrompe tout, mine l’être, le fasse basculer. Substituer le ET au EST ».

L’entrepreneur, un insoumis

Mais cette façon de voir le monde est rebelle, rusée. Elle contourne les systèmes établis, les identités prétendument stables (platoniciennes), fabrique de nouveaux chemins, explorent des terres étrangères composées des instables, mouvantes. Nous amène-t-elle loin de nos traditions de penser ? Pas si sûr.

François Roustang soulignait il y a peu, bien loin d’une vision angélique de la maïeutique, que « le but de Socrate, ce n’est pas de raisonner, c’est de piéger l’autre, qui finalement ne peut plus s’y retrouver » pour finalement créer un état de confusion. Et cette confusion impose le réel dans sa complexité, impose de développer une sensibilité aux signes du monde, force à la prudence, cette phronesis si chère à Aristote, vertu indispensable au monde des hommes, si changeant, si impermanent que toute décision doit être un mélange de ruse (la métis des Grecs) et d’éthique.

Cette insoumission à une norme du réel, une norme de la clarté, de la structure toujours arborescente qui propose une alternative simple, branche de gauche ou branche de droite, s’incarne dans l’entrepreneur. Lui, on accepte qu’il soit insoumis, qu’il dérange, qu’il détruise des marchés pour en créer de nouveaux en proposant de sources de valeur surprenantes et originales. On accepte même qu’il pénètre l’univers des organisations en la personne de l’intrapreneur, se jouant des ressources, voire des règles de l’entreprise qui « l’héberge », pour développer des initiatives ayant également pour vocation de bousculer les processus, produits et services traditionnels qui font des entreprises des systèmes ronronnants.

Et que font ces personnages, sinon rapprocher « l’irrapprochable », hybrider « l’inhybridable » ? Marier le technologique, l’ergonomique et l’esthétique (Steve Jobs), le vol aérien et le bas coût (Stelios Haji-Ioannou), la semelle d’une chaussure et le vernis à ongle (Christian Louboutin). Dans nos raisonnements standards, nous opposons, nous distinguons (par un « oui mais ») protégeant en cela la pureté d’un monde idéalisé, rejetant les exceptions, comme l’étant toujours « à la règle ». Dans leur raisonnement, ces personnes rebelles et insoumises expriment le parler avec, l’écrire avec, le faire avec deleuzien qui agence choses, lieux, objets, fonctions, personnes dans un perpétuel Et…Et…Et…

Laisser l’émotion irriguer l’intelligence humaine

Car le monde est ainsi fait qu’il nous envoie des signes face auxquels deux attitudes sont possibles. La première consiste à les ranger dans des boîtes contenant elles-mêmes des boîtes, et ce dans un emboîtement sans fin. Chaque rangement, classement amène sa dose de tranquillité et d’assurance, car à chaque boîte est associé un outil, qui peut même aller jusqu’à déterminer la forme de la boîte, dans la mesure où « pour celui qui n’a qu’un marteau en tête, tout ressemble à un clou » (Abraham Maslow).

La seconde option laisse ouverte la richesse du monde dont nous devenons ainsi l’expression. Elle se manifeste par notre capacité à nous laisser violenter par ces signes qui ne trouvent pas une place évidente dans notre système de penser et d’agir ; à ne pas accepter que tous les collaborateurs soient mesurés suivant des systèmes d’évaluation nivelant les singularités à des fins de simplicité de gestion ou sur des prétextes d’équité ; à ne pas enfermer le client dans des catégories préétablies qui enferment la relation de service dans des interactions scriptées. Elle transparaît dans les émotions, les affects ressentis – colère, peur, joie ou surprise, qui, en retour, irriguent l’une des formes les plus élevées de l’intelligence humaine : la capacité à fabriquer des problèmes, à problématiser face à cette bienheureuse confusion, ce trouble vital qui accompagne nos rencontres avec des « choses » hybrides, mélangées, troubles, métissées, bigarrées.

Toute notre éducation durant, nous avons appris à résoudre des problèmes bien sagement constitués, composés d’éléments bien distincts qu’il s’agissait d’identifier, car à chacun était associé un outil, une méthode. Pire, nous avons accepté des sentences aussi absurdes que « il n’y a pas de problème, il n’y a que des solutions », qui manifeste un solutionnisme absurde tout en camouflant l’identité des véritables ‘formulateurs’ de problèmes.

Or, alors que nous parlions sans cesse de complexification des problèmes, trop rarement avions-nous l’occasion d’en construire par nous-mêmes, précipités dans des problèmes toujours identiques : ici, réduire les coûts, là, gagner des parts de marché ou encore remotiver les équipes, libre à nous de trouver la solution à ces problèmes bien bâtis, si efficacement formulés en quelques mots bien sentis.

Le monde est trop riche, trop complexe pour que nous laissions toujours à d’autres le soin de le problématiser. Militons donc pour la naissance de Problem Creation Lab qui ouvrirait à tous l’opportunité de reprendre ses problèmes en main. Il est pour cela urgent de réapprendre à observer le monde, de développer de nouvelles manières de prêter attention aux choses afin de transformer la conscience que nous en avons en suspendant un jugement trop souvent caricatural pour, enfin, produire des réflexions nuancées.

Réussir sa succession à la tête de son entreprise : une pièce en 3 actes

succession

Soigner sa sortie. Tous les dirigeants y pensent. Mais le « moment venu » met souvent du temps à arriver. Lâcher prise est dans ces circonstances extrêmement difficile, et les mécanismes humains, psychologiques à l’œuvre sont éprouvants pour le dirigeant comme pour son entourage. Comment atténuer le drame – pièce en trois actes.

Prologue:

Ils sont tous allés à la faute, et en tous les cas aucun n’a vu se dérouler sa succession comme il, ou elle, l’avait prévue. Ils ont un profil type ; dirigeant de leurs entreprises depuis longtemps, souvent plus de vingt ans ; ils l’ont développée avec charisme, l’incarnent individuellement ; ils ont surmonté les obstacles en adoptant une posture reconnue de leader centripète, capables de faire converger des talents antagonistes, de contrer avec énergie et enthousiasme les impondérables. Quand on interroge leurs équipes, un mot vient immédiatement : vista. Ils en ont conscience, et ça a surmultiplié leur confiance, et du coup leur baraka. Un manque soudain de vista, une confiance excessive, et la baraka qui déserte. C’est aussi le trait commun de leur dernier acte.

Un sur deux seulement a vu son successeur désigné prendre le pouvoir, mais même avec eux la situation s’est tendue, la confiance s’est évaporée très vite, rien ne s’est passé « comme prévu ».

Rien ne peut remplacer un peu de magie dans l’alchimie d’une succession, mais trois bonnes pratiques peuvent atténuer les risques inhérents à l’exercice.

Acte 1 : Préparer entre 45 et 55 ans sa vie d’après 60 ans.

La plupart des dirigeants ont une représentation d’eux-mêmes assimilée au leader à temps plein, 24/7. Dans leur inconscient, cela construit leur personnalité instantanée mais aussi éternelle. Perdre du temps est un tabou, et ne pas penser à l’impact, à l’efficacité de l’instant, une tare. Dès lors, ils étendent ce raisonnement à « l’après » : on ne s’y projette pas, sinon en pensant que ce sera le temps de la moisson des efforts consentis dans sa vie de leader opérationnel, que ça coulera de source, que le regard des autres ne changera pas.

Quelle peut être la nature d’une activité intéressante après une vie de patron excitante ? Pour beaucoup, c’est une vie intellectuelle et relationnelle, dans le prolongement de celle qu’ils vivent au sommet de leur carrière. Ce qui rend les dirigeants attirants pour des gens qui les intéressent eux-mêmes, ce n’est pas le pouvoir mais la démonstration permanente de l’intelligence en action, la capacité d’utiliser ce pouvoir pour « animer » une idée.

Ce pouvoir immanent se détruit quasi instantanément quand le statut du dirigeant change.

C’est dans la force de l’âge du dirigeant que se construit cette vie d’après, pas au dernier moment ou le lendemain. La qualité que doit cultiver le dirigeant pour préparer très à l’avance cette transformation, c’est la gratuité. L’investissement sans retour immédiat. Alors que tout et tous dans son environnement vont le pousser à maximiser son opérationnalité, il doit être capable de cette lucidité. S’investir dans les mondes académiques, culturels, associatifs,… autrement qu’en finançant des fondations, c’est la réflexion que doivent s’imposer les dirigeants bien avant d’en avoir besoin.

Acte 2 : Ne pas préparer seulement un successeur, mais une équipe de succession.

Les moments de succession sont toujours des guerres de clans, plus que des guerres des chefs. Au moment de la succession, il est trop tard pour que le dirigeant sortant commence à s’intéresser à l’équipe qui entoure le nouveau dirigeant. Très souvent, c’est cette équipe qui poussera le nouveau dirigeant à se détacher de l’ancien, alors qu’intuitivement, le nouveau cherchera à ménager son mentor ou son prédécesseur.

En d’autres termes, le dirigeant en place doit passer plus de temps avec son deuxième cercle qu’avec son premier ; non seulement la qualité de son information sur le pouls de l’entreprise sera plus large et plus fine, alors qu’elle a naturellement tendance à se figer imperceptiblement avec le temps, mais surtout il créera une communauté large de leaders, et un mode de leadership partagé permettant d’affronter plus agilement les périodes de changement, dont celle ultime de sa succession.

Acte 3 : Réfléchir et communiquer sur la transformation de son industrie, pas de son entreprise.

Au moment d’organiser une succession, la plupart des énergies se tournent vers la mutation de l’organisation, et vers les tensions internes que cela va provoquer. Que ce soit pour le dirigeant sortant ou pour l’équipe nouvelle, la tentation classique est de communiquer sur la transformation de l’organisation et de sa gouvernance.

De Serge Trigano à Steve Jobs, il faut retenir une leçon de ceux qui ont perdu à un moment de leur vie, et de manière abrupte, leur entreprise ; ils n’ont pas essayé de réinventer cette entreprise mais leur industrie.

L’organisation concentre les attributs du pouvoir. Elle dicte donc, par le statut dans l’organisation, qui doit être respecté et qui ne doit plus l’être; l’industrie, elle, concentre les attributs de la sagesse et de l’expérience. Ce que l’organisation ne peut abîmer, et ce qu’un départ peut même sublimer.

Les moyens modernes, comme les blogs, les profils, les communautés de discussion, permettent bien plus facilement qu’hier de structurer une personnalité « supra-organisationnelle » tout en servant sa performance du moment en tant que patron. Quelques patrons l’ont compris, qui ne sous-traitent pas à leur service de communication le soin de gérer leur image dans les médias sociaux ni leurs relations publiques.

Bien des dirigeants regrettent que leurs successeurs, ingrats successeurs, ne continuent pas à leur demander conseil une fois qu’ils ont pris le manche. Paradoxalement, ce n’est pas en contestant leur pratique d’un pouvoir récent qu’ils retiendront leur attention et les aideront le plus ; c’est en réalité en leur parlant de leur propre « après », du jour où  se pouvoir disparaîtra et de l’importance de s’y préparer dès maintenant, qu’ils retrouveront ce crédit de sagesse qu’ils aimeraient tant spontanément recueillir.

La meilleure conclusion à apporter à ce billet est de citer les trois conseils d’un grand patron à ses amis d’une génération plus jeune, alors que la plupart d’entre eux commençaient à vivre les phénomènes décrits ci-dessus : ne sois pas nostalgique, continue de travailler, et passe ton temps avec les jeunes. Bien plus « sioux » que ça n’en à l’air.

Comment s’inspirer de la philosophie pour être un meilleur leader

PlatonWeb

Le but des formations de coaching et de développement personnel menées auprès de cadres supérieurs consiste, en général, à les amener à faire évoluer leurs comportements. En d’autres termes, elles visent à les aider à se débarrasser des attitudes qui les desservent et à renforcer celles qui sont à même d’en faire de meilleurs meneurs d’hommes. Mais qu’en est-il des croyances et des valeurs qui déterminent ces comportements ?

Souvent, lors des sessions de coaching, les bénéfices que l’on peut retirer de l’introspection et de la réflexion reçoivent moins d’attention que ceux qui sont liés à nos actions. Ce n’est guère surprenant vu notre monde d’aujourd’hui, axé sur les technologies et l’argent. Son rythme effréné laisse peu de temps aux moments de pause et de réflexion; en outre, les gens exigent, et paient pour des résultats immédiats. Certes, les pratiques centrées sur le moment présent (comme le yoga et la méditation) ont le vent en poupe. Reste que pour la plupart, nous négligeons généralement de nous adonner à l’introspection philosophique, à pratiquer des techniques decentrage sur soi et à réfléchir aux valeurs, aux vertus et aux principes qui comptent pour nous. Les programmes de coaching et de développement du leadership s’intéressent rarement, voire pas du tout, à l’importance de réfléchir au rapport philosophique que l’on peut entretenir avec le monde. Mais il devient de plus en plus évident que c’est une erreur.

Les recherches en neuroscience axées sur l’introspection corroborent cette idée. Une étude récente rapportée dans BMC Neuroscience a montré qu’une région particulière du cerveau – le cortex cingulaire antérieur (CCA) – était stimulée lors des moments d’introspection. Le CCA est une zone essentielle car, comme l’indiquent les scientifiques, il peut « déceler les divergences entre les états souhaités et les états vécus », « concilier l’assimilation et l’évaluation d’informations de nature émotionnelle, cognitive et liées à la motivation », et « moduler les facultés d’attention ». En d’autres termes, la stimulation de l’ACC au travers de pratiques d’introspection peut contribuer à améliorer les performances des dirigeants, en aidant ces derniers à mieux identifier leurs valeurs et objectifs stratégiques, à synthétiser les informations leur permettant d’atteindre ces objectifs et finalement à mettre en œuvre des plans d’actions solides.

Evidemment, la plupart de ces moments de réflexion ne se déroulent pas dans des conditions de laboratoire – ils doivent être adaptés aux réalités des dirigeants et aux différentes situations professionnelles. Une manière stimulante d’exercer ses facultés d’introspection de façon ciblée et intensive peut s’effectuer grâce à ce que l’on appelle du « conseil en philosophie ». Un mouvement international de conseil en philosophie, qui prend de l’ampleur, dénommé « thérapie à l’attention des biens-portants », propose des pratiques qui accompagnent les individus rationnels et n’ayant pas de problème d’ordre mental à clarifier les valeurs et les objectifs qu’ils recherchent dans les moments de défis et de transitions. Les conseillers en philosophie et leurs clients échangent au travers de discussions structurées et articulées autour de réflexions personnelles sur les valeurs et finalités recherchées par les clients. Empruntant aux philosophes anciens, issus à la fois des traditions orientales et occidentales (de Socrate à Confucius), ainsi qu’aux penseurs contemporains, ces pratiques aident les individus à mieux forger leurs valeurs philosophiques personnelles et à atteindre leurs idéaux et leurs plus hautes aspirations au niveau humain.

Prenez l’exemple d’un cadre dirigeant qui dénigre ses collaborateurs en montrant des signes d’impatience, en les interrompant lorsqu’ils parlent et en dévaluant leur travail. Il expose l’entreprise à un délicat problème d’ordre éthique de nature à porter préjudice à sa situation financière et sa réputation. Le directeur en question n’a personne avec qui discuter de ce problème, car il s’est aliéné son équipe de direction. Dans ce type de situation, le recours au conseil en philosophie pourrait l’aider à mettre fin à ses comportements dénigrants et à augmenter son « ratio de positivité » en l’encourageant à s’interroger sur son comportement et ses valeurs. L’un de mes clients, un cadre dirigeant se trouvant dans cette situation, a pu constater que l’étude des enseignements d’un philosophe ancien (Socrate) et d’un philosophe du 20ème siècle (Habermas) lui avait permis d’instaurer un processus continu de recherche de dialogue, de consensus et de « rationalité communicative » avec son équipe de direction. Ses raisonnements philosophiques, associés à des changements positifs de comportement, lui ont permis de tenir les rênes de l’entreprise pendant une période difficile.

L’introspection philosophique s’avère particulièrement précieuse au moment de négocier des « tournants » dans une carrière, lorsqu’un leader fait face à des défis importants, des dilemmes ou des crises. Comment les cadres dirigeants peuvent-ils bénéficier de ces pratiques introspectives sans nécessairement s’engager formellement avec un conseiller en philosophie ? Ils doivent d’abord prendre le temps de faire une pause et de réfléchir aux valeurs qui leur tiennent particulièrement à cœur. Les enseignements d’un grand nombre de philosophes peuvent les y aider (qu’ils soient de sexe féminin ou masculin, et venant de différentes cultures). En guise d’exemple, je suggère souvent d’avoir recours à mon acronyme mnémotechnique « SANE » qui reprend les questions fondamentales soulevées par les grands philosophes occidentaux que sont Socrate, Aristote, Nietzsche et existentialistes.

Socrate : Quelle est la question la plus difficile que quelqu’un pourrait me poser concernant mon approche actuelle des choses ?

Aristote : Quelles sont à mes yeux les qualités les plus importantes chez un être humain et comment vais-je les incarner ?

Nietzsche : Comment vais-je orienter ma volonté et gérer mes intérêts personnels tout en me comportant en accord avec les valeurs que j’ai choisies ?

Les existentialistes (à l’exemple de Sartre) : Comment vais-je prendre la pleine responsabilité de mes décisions et de leurs conséquences ?

Il ne s’agit pas ici de se livrer à un exercice scolaire, mais au contraire d’essayer de donner une dimension pragmatique et réelle à ces questions. En y réfléchissant sérieusement, le directeur en question a découvert la possibilité d’avoir recours à un cadre structuré pour gérer les dilemmes financiers et éthiques auxquels l’entreprise était confrontée. Il a ainsi pris conscience que le « respect envers les autres » et la « modestie » figuraient parmi les valeurs fondamentales et les qualités qu’il recherchait, ce qui l’a incité à mettre un terme à ses comportements dénigrants et à avoir au contraire de vrais échanges avec son équipe au sujet de la marche à suivre. Il en a finalement résulté un processus de concertation et de prises de décisions raisonnées. En s’attelant à mener une réflexion sur ses propres valeurs et orientations en termes de management, le directeur a complétement transformé la situation, réaffirmant, ce faisant, sa position de leader.

Comme toutes les pratiques centrées sur le moment présent, le travail d’introspection demande du temps et de l’énergie. Mais il n’implique pas pour autant un arrêt intentionnel de la pensée. Bien au contraire, il requiert que les dirigeants réfléchissent activement et profondément à des questions d’ordre philosophique, comme par exemple déterminer quels valeurs et objectifs sont fondamentaux pour eux. La récompense du travail d’introspection réside dans ce qu’Aristote appelait phronêsis (ou « intelligence pratique »). La réflexion autour de sujets philosophiques intemporels peut ainsi induire des changements de comportements appropriés, mis au service de la croissance et de la pérennité des performances de l’organisation.