La puissance du léger…

La puissance du léger…

GILLES LIPOVETSKY

A l’âge hypermoderne, le culte polymorphe du léger s’affirme partout. Avec l’ère consumériste, c’est une culture quotidienne de la légèreté hédonistique qui triomphe (du corps – régime, relaxation – aux nanotechnologies en passant par l’architecture et le design) : s’affichent de tous côtés les images luxuriantes de l’évasion et les promesses du plaisir. Dans ce cadre, les objets ne se définissent plus exclusivement par leur stricte valeur d’usage. Ils acquièrent une connotation ludique ou tendance qui les fait basculer du côté du léger : tout objet, à la limite, devient gadget chargé d’inutilité et de séduction ludique. La passion du léger contribue désormais à définir un capitalisme de consommation « artiste » caractérisé globalement par quatre mots : individualisme, esthétisation, légèreté et obsolescence (logique de la mode ou de l’éphémère).

Cette apologie de la légèreté ne se réduit pas pour autant à une logique de la superficialité. Pour bien le comprendre, il faut se rappeler que si cette nouvelle puissance du léger est unique dans l’Histoire, aucune civilisation n’a néanmoins ignoré la légèreté comme structure anthropologique de l’imaginaire et aspiration humaine éternelle (trouvant toujours des formes d’incarnation dans la vie sociale). Je rappellerais ici quelques archétypes fondamentaux :

 

  • La légèreté aérienne (le rêve immémorial de s’élever dans les cieux, au propre comme au figuré)
  • La légèreté-mobilité (du nomadisme à la miniaturisation)
  • La légèreté-distraction (visant à alléger le poids de l’existence : jeux, loisirs, fêtes, humour, etc.)
  • La légèreté frivole (mode, charme des apparences)
  • La légèreté volage (inconstance et mobilité du désir)
  • La légèreté-style (l’art apparaît comme un des grands domaines où se concrétise l’exigence anthropologique de la légèreté)
  • La légèreté-sagesse (la vie frivole, et sa fuite en avant dans les plaisirs toujours nouveaux, n’épuise pas à elle seule l’imaginaire de la légèreté. A l’archétype de la frivolité s’oppose celui de la légèreté-sérénité renvoyant à l’idéal antique du bonheur défini par l’ataraxie, l’état paisible où l’homme est affranchi de ses peurs et de ses faux désirs).

 

La différence par rapport au passé, c’est que notre époque valorise grandement la légèreté alors que nos ancêtres lui préféraient le « lourd ». Substituant la séduction à la coercition, l’hédonisme au devoir rigoriste, l’humour à la solennité, l’univers consommatoire tend à s’afficher comme un univers délesté de toute gravité idéologique, de toute épaisseur de sens. Toutefois, l’idéal du léger impose des normes exigeantes, aux effets épuisants.

Pour autant, il ne faut pas simplement interpréter notre époque comme une réappropriation de l’esprit « artiste » de Mai 68 par le capitalisme (ce qui introduit des nuances dans mon raisonnement par rapport aux thèses de Luc Boltanski et Eve Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme[1]). Cette montée en puissance de la légèreté (connexe de l’individualisme, de l’esthétisation et de la promotion de l’éphémère) a débuté dès la seconde moitié du XIXe siècle avec La création du Bon Marché par Aristide Boucicaut. Avec la naissance de ce premier grand magasin, ancêtre de la distribution moderne, il s’agissait déjà d’organiser une théâtralisation de la consommation, c’est-à-dire le triomphe de la séduction, la création du désir. Ce qu’amena le XXesiècle, c’est un changement d’échelle, dont le cinéma et la voiture devinrent deux symboles forts.

L’univers digital s’affirme d’ailleurs comme un condensé de l’univers du léger, et il démontre au passage que les lieux physiques et virtuels ne s’affrontent pas. Ils s’interpénètrent et contribuent à se recomposer l’un l’autre.

A bien des égards, la puissance sur le léger conditionne aujourd’hui la puissance au sens le plus global ! Dans le cadre de la « guerre économique » contemporaine sur laquelle certains spécialistes comme Eric Delbecque attirent l’attention, l’Europe devra également miser sur l’expertise qu’elle possède en ce domaine (luxe, aéronautique, sphère numérique, etc.). Ce leadership ne durera pas éternellement (cf. les écoles de design en Chine, par exemple en partenariat avec celle de Nantes, à Shanghai) mais c’est un chemin essentiel de prospérité sur le moyen terme.

Le capitalisme a parfaitement assimilé, voilà maintenant plus d’un demi-siècle, que les marchés s’avèrent très vite saturés si l’on s’en tient à la satisfaction des besoins primaires (cf. la pyramide de Maslow) ; s’attacher à répondre aux autres et les développer (accomplissement et estime de soi) permet en revanche de créer du désir à l’infini.

 

Gilles LIPOVETSKY est Philosophe et sociologue, il est l’auteur, entre autres, de L’Ere du vide (Gallimard, 1983), L’Empire de l’éphémère (Gallimard, 1987), des Temps hypermodernes (Grasset, 2004), et de L’Occident mondialisé (Grasset, 2010), traduits en vingt langues, L’Esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste (Gallimard, 2013), De la légèreté (Grasset, 2015)

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